Du New Space américain au renouveau du spatial français : la Nouvelle-Aquitaine en première ligne

En vingt ans, l’accès à l’espace est passé d’un monopole étatique à un marché ouvert aux acteurs privés. Cette bascule atteint aujourd’hui la France, et la Nouvelle-Aquitaine en concentre plusieurs maillons décisifs : The Exploration Company, HyPrSpace, Orbitways et le programme VORTEX de Dassault Aviation.

Du modèle étatique au New Space américain

Pendant longtemps, l’Espace a été l’apanage des États et de quelques grands industriels. Aux États-Unis, ce modèle commence à évoluer dès le milieu des années 2000, avec l’émergence d’acteurs privés comme SpaceX ou Blue Origin.

La NASA fait alors évoluer son propre modèle : davantage de partenariats public-privé, puis progressivement l’achat de services auprès d’entreprises commerciales, notamment à travers le programme Commercial Orbital Transportation Services (COTS) mis en place en 2006.

Cette transformation ouvre l’ère du New Space : un modèle fondé sur les investissements privés, l’innovation rapide, la réduction des coûts et la réutilisation des technologies. SpaceX en devient la référence, avec ses lanceurs réutilisables et sa capacité à combiner marchés institutionnels et commerciaux. Le spatial n’est plus seulement une infrastructure étatique, il devient un marché où des startups et des entreprises privées peuvent proposer de nouveaux modèles industriels.

New Space et New Defence : deux dynamiques industrielles en accélération

Une dynamique comparable apparaît aujourd’hui dans le secteur de la Défense, avec l’émergence du concept de New Defence. Les deux mouvements ne se confondent pas, mais ils reposent sur des évolutions communes : arrivée de nouveaux acteurs, cycles d’innovation plus courts, recherche de coûts unitaires réduits et nouvelles logiques industrielles, dans des secteurs historiquement dominés par de grands groupes adossés aux États.

Le conflit en Ukraine a remis au premier plan les enjeux de volumes, de coûts et de délais, tout en accélérant l’intégration de nouvelles technologies dans l’industrie de défense européenne, en particulier dans la dynamique de dronisation.

Une nouvelle génération d’acteurs dans le spatial français

La France dispose d’une industrie spatiale historique, structurée autour d’ArianeGroup, d’Airbus et de Thales Alenia Space. Une nouvelle génération d’entreprises complète désormais cet écosystème.

The Exploration Company, du Cockpit au changement d’échelle européen

Fondée en 2021, The Exploration Company a été accompagnée par Bordeaux Technowest dès ses premières phases de développement, au sein du Cockpit à Mérignac. Une trajectoire qui illustre le rôle de la technopole dans l’émergence et la structuration des acteurs du New Space en Nouvelle-Aquitaine.

La société développe Nyx, un véhicule spatial réutilisable destiné notamment au transport de fret vers les stations spatiales et à son retour sur Terre, ainsi que Storm, un moteur-fusée réutilisable appelé à équiper ses futurs véhicules.

Le 8 septembre 2026, l’entreprise a annoncé une levée de 450 millions de dollars, présentée comme la plus importante série C annoncée par une société spatiale européenne. L’opération est codirigée par Bessemer Venture Partners, Atomico et le Scaleup Europe Fund géré par EQT.

La société indique avoir sécurisé environ 680 millions de dollars de financements depuis sa création et plus de 2 milliards de dollars de contrats et engagements. Un ordre de grandeur qui dit l’ambition du secteur : attirer des capitaux privés importants pour financer le développement technologique, puis basculer vers l’industrialisation.

La Nouvelle-Aquitaine, un écosystème spatial qui se structure

La métropole bordelaise bénéficie depuis plusieurs décennies d’un important tissu aéronautique, spatial et Défense. À cette base industrielle historique s’ajoutent désormais de nouveaux acteurs du New Space. The Exploration Company y a ainsi développé une présence industrielle, dans la logique d’un renforcement progressif de ses capacités de production en Europe.

HyPrSpace, la propulsion hybride passe à l’industrialisation

HyPrSpace s’est imposée comme un acteur phare du New Space régional, spécialisé dans la propulsion hybride pour les lanceurs spatiaux. En novembre 2025, la startup a annoncé une levée de 21 millions d’euros, financée notamment par Red River West et le fonds DeepTech 2030 géré par Bpifrance.

Ses solutions s’inscrivent dans une dimension duale, avec des applications civiles et militaires. L’inauguration de sa nouvelle usine au Haillan, le 1er octobre 2026, marque une étape clé dans l’industrialisation de ses lanceurs.

L’ambition est claire : construire une capacité souveraine d’accès à l’espace, avec la perspective d’un premier lancement depuis la France métropolitaine. La société prévoit le premier vol de son démonstrateur suborbital Baguette One en 2027, depuis le site de Biscarrosse de la DGA Essais de Missiles.

VORTEX, l’avion spatial réutilisable de Dassault Aviation

La convergence entre aéronautique, spatial et Défense prend une autre dimension avec VORTEX, le projet d’avion spatial réutilisable développé par Dassault Aviation à Mérignac. À l’occasion du Sommet International sur l’Espace organisé à Paris le 10 septembre 2026, la France a annoncé son soutien au projet, pensé pour des missions orbitales civiles et militaires.

Le programme s’étend à l’échelle européenne : en mai 2026, Dassault Aviation a annoncé une collaboration avec le partenaire allemand OHB autour de VORTEX-S, un avion spatial polyvalent proposé à l’Agence spatiale européenne pour des allers-retours vers les stations spatiales et des missions orbitales autonomes.

Orbitways, la durabilité en orbite depuis le Cockpit

Le territoire ne compte pas que des acteurs déjà installés. Incubée au Cockpit by Bordeaux Technowest depuis avril 2026, la startup Orbitways illustre le dynamisme du New Space néo-aquitain sur un enjeu encore peu adressé : la sécurité et la durabilité des activités spatiales.

L’entreprise développe des solutions autonomes de désorbitation des satellites et d’évitement des collisions. Son module Icar est conçu pour fonctionner indépendamment de l’ordinateur de bord du satellite, et vise à accélérer la désorbitation en fin de vie, y compris en cas de défaillance de l’engin.

À travers cet accompagnement, Bordeaux Technowest contribue à l’émergence de solutions répondant à des enjeux orbitaux dont l’acuité croît à mesure que les constellations se multiplient.

Vers une nouvelle géographie du spatial ?

La présence de ces acteurs dans un même environnement industriel révèle une évolution de fond. La Nouvelle-Aquitaine réunit désormais plusieurs briques nécessaires à un écosystème spatial de nouvelle génération : de grands industriels, des startups deeptech, des compétences aéronautiques, des capacités de propulsion et une proximité immédiate avec l’industrie de Défense.

Ces acteurs incarnent pourtant des trajectoires distinctes. The Exploration Company représente une nouvelle génération du New Space européen, portée par les financements privés et les véhicules réutilisables. HyPrSpace, entreprise deeptech, cherche à transformer une technologie de propulsion en solution industrialisable et souveraine. Dassault Aviation, grand industriel historique de la Défense, se réinvente face aux nouvelles ambitions spatiales, à la croisée des usages civils et militaires. Orbitways, enfin, se positionne sur l’aval de la chaîne, là où se jouera la soutenabilité de l’orbite basse.

Leur coexistence sur un même territoire ne traduit donc pas seulement une concentration d’acteurs, mais la convergence progressive de plusieurs modèles industriels qui participent au renouvellement du spatial français et européen.

Transformer l’innovation en capacités industrielles

L’enjeu pour l’Europe est désormais de donner à ces nouveaux acteurs les moyens de s’imposer durablement dans le paysage international. Cela suppose de renforcer les financements et les coopérations industrielles, afin de transformer l’innovation en véritables capacités de production.

Les territoires ont un rôle déterminant à jouer, en créant des synergies entre entreprises, industriels, chercheurs et acteurs publics. C’est la mission de Bordeaux Technowest, technopole de Bordeaux Métropole dédiée à la filière Aéronautique, Spatial, Défense. De l’accompagnement de The Exploration Company à ses débuts à l’incubation d’Orbitways aujourd’hui, la technopole accompagne les startups du territoire et les connecte aux grands groupes, aux institutionnels et aux investisseurs qui leur permettront de changer d’échelle.

Anaïs Ladas, Chargée de missions filière Drones chez Bordeaux Technowest
Article rédigé par Anaïs LADAS
Chargée de missions filière Drones chez Bordeaux Technowest

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le New Space ?
Le New Space désigne un modèle spatial fondé sur les investissements privés, des cycles d’innovation rapides, la réduction des coûts et la réutilisation des technologies. Il émerge aux États-Unis au milieu des années 2000 avec des acteurs comme SpaceX et Blue Origin, et avec l’évolution du modèle d’achat de la NASA.
Quelle différence entre New Space et New Defence ?
Les deux dynamiques ne se confondent pas, mais reposent sur des évolutions communes : arrivée de nouveaux acteurs, cycles d’innovation plus courts, recherche de coûts unitaires réduits. Le New Defence s’applique au secteur de la Défense, dont les enjeux de volumes et de délais ont été remis au premier plan par le conflit en Ukraine.
Quels acteurs du spatial sont implantés en Nouvelle-Aquitaine ?
Le territoire réunit des industriels historiques et de nouveaux entrants : The Exploration Company, HyPrSpace et son usine du Haillan, Dassault Aviation, qui porte le programme VORTEX depuis Mérignac, et Orbitways, incubée au Cockpit by Bordeaux Technowest.
Quelles startups du spatial Bordeaux Technowest accompagne-t-elle ?
The Exploration Company a été accompagnée au Cockpit à Mérignac dès ses premières phases de développement, après sa création en 2021. Orbitways y est incubée depuis avril 2026, sur les enjeux de désorbitation et d’évitement des collisions.
Que développe HyPrSpace ?
HyPrSpace développe des lanceurs à propulsion hybride, à usage civil et militaire. Après une levée de 21 millions d’euros en novembre 2025 et l’inauguration de son usine du Haillan en octobre 2026, la société prévoit le premier vol de son démonstrateur suborbital Baguette One en 2027, depuis Biscarrosse.
Pourquoi parle-t-on d'une capacité souveraine d'accès à l'espace ?
Disposer de lanceurs et de véhicules spatiaux conçus et produits en Europe permet de ne pas dépendre d’opérateurs étrangers pour mettre en orbite satellites et charges utiles. C’est un enjeu stratégique, renforcé par la dimension duale de nombreuses applications spatiales.

Sources

  • NASA, The history of NASA’s support for commercial space ; NASA Partners With Orbital Sciences for Space Transport Services
  • Fondation pour la Recherche Stratégique, « New Defence » et politique industrielle de défense en Europe
  • The Exploration Company, annonce de la levée de 450 M$
  • Bpifrance, HyPrSpace sécurise une levée de 21 M€
  • Ministère des Armées et des Anciens Combattants, communiqué de presse
  • Dassault Aviation, Programme d’avion spatial orbital réutilisable VORTEX ; Dassault Aviation et OHB s’associent pour proposer à l’ESA l’avion spatial polyvalent VORTEX-S